Le Conservatoire des Arts et Métiers

Vous connaissez la station de métro parisienne Arts et Métiers coincée entre la rue Réaumur et la rue Turbigo ? Elle porte ce nom grâce à une institution située dans le quartier : Le Conservatoire des Arts et Métiers.
Zoom sur une institution fille de la Révolution française.

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La révolution marque un tournant pour les institutions culturelles françaises et notamment pour l’ art et les sciences. Déjà, sous Louis XIV naît l’envie de réunir les arts, les métiers et les sciences séparés depuis le XVIè siècle (à cette date se fait la distinction entre les arts libéraux et les arts mécaniques).
La création du Muséum d’histoire naturelle à Paris en 1793 et plus particulièrement du Conservatoire des Arts et Métiers en 1794 permet de réunir les arts et les sciences. Fondé en 1794 par l’ Abbé Grégoire, le Conservatoire est un dépôt de « machines, modèles, outils, dessins, descriptions et livres dans les genres d’arts et métiers. »
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L’abbé Grégoire
Le Conservatoire comme son nom l’indique est un lieu de conservation des innovations techniques de l’époque mais aussi des techniques du passé. il est fondé le 10 octobre 1794 avec 3 buts :
  • stimuler l’industrie française,
  • favoriser la recherche en matière de techniques
  • et enfin développer la curiosité populaire face à un art industriel méconnu

 

Cependant le projet de création que nous devons à l’Abbé Grégoire est flou : le Conservatoire est-ce uniquement un musée ou alors une école en devenir comme le laisse deviner sa devise « Omnes docet »?
En effet, le Conservatoire est un musée mais aussi une école.
Le gouvernement post-révolutionnaire veut donner à la France les moyens pédagogiques de concurrencer les autres pays européens : l’ Ecole Polytechnique et l’Ecole Normale Supérieure sont créées la même année que le Conservatoire. L’abbé Grégoire veut faire du Conservatoire un lieu d’enseignement: « On choisira un local vaste et susceptible, en partie, de recevoir la forme d’amphithéâtre » dit-il dans son rapport sur l’établissement d’un conservatoire pour les arts et métiers en 1794
Le Conservatoire est une institution sui generis : un musée et une école.
Sur l’aspect « muséal » du Conservatoire : 

Le Conservatoire des Arts et Métiers s’inspire des cabinets de curiosités du XVIIè siècle : il n’est pas crée ex-nihilo. À l’image du Musée du Louvre, ces deux projets remontent à la monarchie.

Dans les années 1750, l’ingénieur Jacques de Vaucanson constitue une collection d’objets techniques : un lieu précurseur réunissant les objets pour leur intérêt technique en vue leur fabrication. A la mort de l’ingénieur, en 1782, la collection est léguée à Louis XVI, lui même fin connaisseur de serrurerie. C’est peut-être cette passion qui le convainc de transformer la collection en dépôt public et de la nationaliser afin d’inciter à la création de machines en 1794.

C’est grâce à un représentant du clergé, l’abbé Henri Grégoire, que le Conservatoire est fondé le 10 octobre 1794. La nature et l’objet du Musée des Arts et Métiers n’a que peu en commun avec les musées qui lui sont contemporains si ce n’est de vouloir donner à l’art industriel la même importance que Napoléon donne aux antiquités.

Le Conservatoire se dote d’une école de dessin dès 1799 et d’une école de filature dès 1804. Les collections sont composées d’instruments scientifiques, de matériaux et portent sur des thèmes comme l’énergie, la mécanique et les transports.

Sur l’aspect pédagogique du Conservatoire :

Le gouvernement post-révolutionnaire veut donner à la France les moyens pédagogiques de concurrencer les autres pays européens : l’ Ecole Polytechnique et l’Ecole Normale Supérieure sont crées la même année que le Conservatoire. L’abbé Grégoire veut faire du Conservatoire un lieu d’enseignement. Le ministre de l’Intérieur, J-A Chaptal souhaite relier le Conservatoire aux écoles d’arts et métiers de Châlons et Angers, cependant aucun projet n’aboutit durant le Consulat. C’est seulement en 1819, que le Conservatoire va se doter d’une « haute école d’application des connaissances scientifiques au commerce et à l’industrie » grâce à l’ordonnance royale du 25 novembre 1819 qui crée trois chaires d’enseignement. Trois matières y sont enseignées : l’économie politique par Jean-Baptiste Say, la mécanique appliquée aux arts et enfin la chimie appliquée aux arts. La création d’une école au coeur de l’institution est le fruit d’efforts de Jean-Antoine Chaptal.
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Jean-Antoine Chaptal

Les conséquences de la création d’une telle institution ?

La création du Conservatoire entraine à l’époque une prise de conscience de l’importance du patrimoine scientifique.
Grâce à l’ Assemblée Constituante du 2 novembre 1789, les collections royales, les biens des églises et des émigrés redeviennent propriété de la France, mais que faire de cet héritage associé à l’ancien régime ? Une commission temporaire des arts, créée en 1793, est à l’origine d’une circulaire sur l’ « Instruction sur la manière d’inventorier et de conserver, dans toute l’étendue de la République », cette dernière affirme le caractère national du patrimoine artistique. Le Conservatoire est l’hôte de biens confisqués associés à l’ancien régime comme le recueil de voitures et traîneaux du duc de Chartres ou un tableau aux armes de la Pompadour.
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Maquette: Atelier de menuisier, 1783 Série d’établis et panoplie d’outils Maquette de Madame de Genlis, chargée de l’éducation des enfants du duc de Chartres Étienne Calla Mécanicien Jacques Constantin Perier 1742-1818 Mécanicien constructeur
En 1799, lors de l’installation du Conservatoire dans l’ancienne abbaye Saint-Martin-des-Champs, des interrogations apparaissent :les dirigeants du Conservatoire doivent-ils exposer des machines anciennes ou récentes : de quoi est composé le patrimoine artistique industriel ?
Il est dit du Conservatoire que c’est un « lieu de mémoire » mais aussi « d’innovation » ce qui laisse suggérer que doit être exposé au Conservatoire des nouveautés techniques. Les machines ne sont pas exposées seulement pour leur intérêt artistique mais également pour leur intérêt industriel a contrario d’un musée classique. Cela témoigne de la prise de conscience de l’importance de sauvegarde du patrimoine industriel qui est malmené : sous la monarchie de Juillet, des machines faisant partie des collections du musée sont détruites car jugées obsolètes.
Il faut donc créer une scénographie propre au musée d’art industriel.
Peut-on tout montrer dans un musée d’art industriel ? Comment effectuer un tri entre toutes les machines inventées et comment organiser l’espace pour créer une scénographie didactique ? Il est encore plus difficile de répondre à ces interrogations car le Conservatoire des Arts et Métiers est le 1er en Europe. De plus, le musée doit s’affirmer en tant que tel et se distinguer des cabinets de physique anciennement à la mode.
Le caractère d’art industriel rend la scénographie compliquée car les dirigeants sont soucieux de construire une collection pédagogique. Une des 1ères difficultés du Conservatoire est d’arriver à mettre en valeur les objets dans l’ espace incommode de abbaye Saint-Martin-des- Champs et sans dénaturer les lieux. Vaudoyer, l’architecte en chef du Conservatoire, restaure le bâtiment puis agrandit le musée. L’ancien réfectoire est transformé en bibliothèque, Jean-Léon Gérôme et Adolphe Steinheil sont chargés des peintures de l’intérieur du musée.

 

En 1815, un système de classification des collections est mis en place : ce sont les débuts de l’administration moderne du musée. Le premier catalogue du musée est publié en 1818 ce qui est précurseur pour l’époque.
On peut se demander si le Conservatoire a mené à bien les missions qui lui sont siennes ?

Quid du succès des missions du musée : 

Soucieux de respecter le souhait de l’abbé Grégoire, le Musée des Arts et Métiers complète ses collections au fur et à mesure. En 1799, les collections comprennent 495 objets puis 3279 objets en 181812. Le musée connaît un succès important : une entrée gratuite, des collections didactiques font peut-être partie de son succès.
La scénographie du musée séduit selon Jacques-Antoine Dulaure : « Il serait difficile de trouver en Europe une collection plus complète, plus aux arts, à l’industrie, plus riche en modèles et plus honorables pour ceux qui en ont conçu l’établissement et qui l’ont amélioré ».
Cependant dès les années 1840, le succès du Musée décroît. Les collections scientifiques, qui sont nécessairement amener à évoluer en fonction des avancées techniques ne sont plus à jour. Les dirigeants s’interrogent sur les moyens de concilier l’intérêt scientifique et l’intérêt patrimonial ? En 1842, une commission de réorganisation des collections est créée : elles sont remises au goût du jour.
Toutefois, le Second Empire est pour le Conservatoire une période synonyme de développement grâce au soutien de l’Empereur qui a conscience de l’importance de l’industrie. La création d’une exposition permanente et un budget supplémentaire accordé par Napoléon III aide le musée. Le budget supplémentaire est accordé en vue de la 1ère exposition universelle en France. Cette dernière sera l’occasion d’acquérir de nombreuses pièces pour étoffer les collections du Musée des Arts et Métiers.
Le succès de musée résulte également du contexte français : l’exposition universelle de 1855, qui mêle, symboliquement, dans un même espace machines et œuvres d’art, témoigne de l’intérêt porté à l’industrie. Les visiteurs se lassent de la peinture au profit des machines qui sont au centre de l’exposition universelle. Cette exposition provoque d’ailleurs un débat sur le statut de l’art et une polémique sur « l’artialisation » de l’industrie.
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Jules Arnout (1814-1868), Inauguration de l’exposition universelle de 1855 par l’Empereur Napoléon III, estampe, 17,5cm x 26,3cm, source : gallica  

 

Quid du succès de l’Ecole des Arts et Métiers:

En 1829, une chaire de physique appliquée aux arts est crée. Dix années plus tard, les auditeurs peuvent choisir parmi dix matières : arts mécaniques, applications de la physique, arts et science agricole, sciences économiques, arts chimiques, arts des constructions. Les cours sont dispensés par des théoriciens et praticiens reconnus dans leur domaine. En 1852, un laboratoire de recherche est crée et grâce au soutien du Second Empire, l’école est dotée d’un amphithéâtre de 500 places. En 1862, on compte entre 1500 et 1800 auditeurs par jour dans les amphithéâtres ce qui est considérable.
L’ Ecole des Arts et Métiers afin d’être cohérente avec son projet de grande école décide de fermer en 1814 l’école de filature ainsi que l’école de dessin en 1874.
Malgré le caractère précurseur de l’institution, certains professeurs de l’école ne suivent pas les avancées techniques et leur cours n’est pas adapté aux avancées techniques ce qui peut sembler paradoxal au regard du but de l’institution.
De plus, la question du statut des auditeurs devient problématique dès 1875. L’accès à l’Ecole des Arts et Métiers est libre ce qui induit qu’aucun diplôme ne peut être délivré. Ce n’est qu’au début du XXè siècle que des certificats de connaissance sont délivrés aux auditeurs.
Le Conservatoire est une institution culturelle née de la situation économique et historique. L’orientation pédagogique souhaitée par l’Abbé Grégoire et mise en place par J-A Chaptal marque encore le Conservatoire de nos jours, même si peu d’ouvrages consacrés au Conservatoire font référence à l’apport de J-A Chaptal. De plus, l’orientation éducative donnée par J-A Chaptal permet de conférer à une institution en quête d’identité, une qualification d’école et musée ce qui la rend unique. Unique car 1er musée d’art industriel et car les collections sont le support d’un enseignement pour la 1ère fois gratuit et public et s’adressant à de nouveaux auditeurs : les ouvriers.
Aimé Laussedat, directeur du Conservatoire à la fin du XIXè siècle, s’inquiète déjà que l’institution s’éloigne de son projet initial : « souhaitez-lui surtout de n’être pas dévié de la destination si nette et si profitable aux véritables intérêts du pays que lui ont assigné les grands esprits du XVIIè et XVIIIè siècles ». L’institution est restée fidèle à son projet initial : le Conservatoire des Arts et Métiers est toujours dans les bâtiments de l’ancienne abbaye.
L’école s’est développée et propose aujourd’hui plus de 500 diplômes, titres ou certificats.
Le musée a fait l’objet d’importants travaux entre 1990 et 2000 : la muséographie est remise au goût du jour et présente des expositions temporaires. Le musée compte aujourd’hui plus de 80 000 pièces et 15 000 dessins.
Depuis 2003, la mission du Conservatoire s’est développée : il est chargé d’une « mission nationale de sauvegarde et de valorisation du patrimoine scientifique et technique contemporain des soixante dernières années. ».
Par ailleurs, dès le XIXè siècle, Conservatoire élargit ses compétences en accordant une place importante à la recherche avec la création d’ un laboratoire en 1850 qui est aujourd’hui devenu un institut de recherche.
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Gwenola Bovis
LA BIBLIOGRAPHIE
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  • MONNIER Gérard, L’art et ses institutions en France : de la Révolution à nos jours, Paris, Gallimard, 1995, p.22, 30, 31, 48
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    REVUES :
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  • CORCY Marie-Sophie, DUFAUX Lionel , « À la découverte du Musée des arts et métiers »in Le Musée des arts et métiers. Guide des collections, la revue, n 28/29, mars, Paris, Artlys ; Musée des Arts et Métiers, 2013
    CATALOGUE :
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    WEBOGRAPHIE :
    TRESSE René, « J.A Chaptal et l’enseignement technique de 1800 à 1819 » in Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, vol n°10, No 2 avril-juin 1957, Jstor, consulté le 30/01/2016, URL:http://www.jstor.org/stable/23905490
  • JACOMY Bruno, « MUSÉES DES SCIENCES ET TECHNIQUES » in Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22/012016. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/musees-de-sciences/
  • G. L.-V( pas plus d’information sur l’auteur), « Vers une Université Technique : Le Conservatoire National des Arts et Métiers » in La Revue administrative, 18e Année, No. 108 (nov-dec 1965), p. 668-670, Jstor, consulté le 31/01/2016 URL : http://www.jstor.org/stable/40779115

 

 

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